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En Palestine, la résistance par l'architecture

Architecture

«Dans la plupart des pays, le patrimoine est préservé pour des raisons esthétiques. En Palestine, la conservation de bâtiments et de sites historiques forme non seulement un outil de développement économique et social mais aussi une forme non violente de résistance à l’occupation», écrit Rafique Gangat. Dans l’édition du 3 janvier 2013 de Gulf News, il décrit le travail mené par de jeunes architectes dans le cadre de l’association de préservation du patrimoine 'Riwaq'.

Cet article à été initialement publié sur le site web Le Courrier de L’architecte (www.lecourrierdelarchitecte.com) le Mercredi 27 Février 2013, écrit par Rafique Gangat et adapté par Emmanuelle Borne.
Généralement, les jeunes architectes préfèrent concevoir des bâtiments contemporains que réhabiliter le patrimoine. Pourtant, en Cisjordanie, un groupe d’architectes - parmi lesquels la plupart ont obtenu leur diplôme à l’étranger et pourraient facilement se lancer dans des carrières lucratives à l’international - est revenu chez lui pour préserver le patrimoine architectural de la Terre Sainte, un patrimoine qui est soit délibérément détruit par les Israéliens, soit négligé par les Palestiniens.
Pour les premiers, le patrimoine culturel est devenu terre de combat pour le droit du sol - une guerre dans laquelle ils ont l’ascendant -. Pour les seconds, l’entretien de sites et de bâtiments historiques est un luxe qu’ils ne peuvent s’offrir.
Riwaq, une association palestinienne fondée en 1991 à Ramallah, offre à ces jeunes architectes passionnés le cadre pour mettre à profit leur talent afin de préserver le patrimoine.
Il fallut treize ans à Riwaq pour répertorier les bâtiments historiques de Palestine avant de passer à la réhabilitation du patrimoine architectural dont, notamment, la restauration de vestiges de civilisations disparues. Les différentes strates, avec leurs styles respectifs, fondent l’identité complexe de la Palestine et Riwaq s’est engagée non seulement à protéger les bâtiments religieux mais aussi l’architecture urbaine, paysanne et nomade.
Pour mener à bien sa mission, l’association doit convaincre le public et les élus que les bâtiments historiques sont des outils importants pour le développement du pays.
Riwaq a reçu de nombreuses récompenses - dont le 'Dubai International Award for Best Practices', en 2007 et le 'Curry Stone Design Prize', en novembre 2012 -. Ses bureaux sont logés dans un vieux bâtiment à Ramallah où je rencontre une équipe jeune et énergique pour en apprendre davantage sur ses motivations et son incroyable travail, lequel peut être perçu comme une forme non violente de résistance à l’occupation israélienne.
Lana Judeh, dont la jeunesse dément ses talents, dirige actuellement un projet de réhabilitation d’un site historique au nord de Ramallah. Elle a obtenu son master à Londres, en architecture et identité culturelle et quand d’aucuns lui demandent pourquoi elle a choisi Riwaq plutôt que le secteur privé, elle répond : «cet endroit me permet d’évoluer comme nulle part ailleurs. J’ai appris la géographie de la Palestine, qui est unique au monde et, par-dessus tout, j’ai appris que pour concevoir de nouvelles choses, il faut comprendre ce qui a préexisté. Enfin, l’équipe de Riwaq est hautement qualifiée et je ne retrouve pas ailleurs le discours intellectuel qui existe ici».
Le projet que dirige Lana Judeh est le centre historique d'Abwein, un village de la période ottomane, connu pour son palais ('Throne Village' dans l’article original, ndt) où les chefs collectaient les impôts des paysans. Il y a quelques années, Riwaq a commencé par mettre en place une préservation 'préventive' du palais en restaurant l’extérieur du bâtiment afin de le protéger de toute détérioration.
«Nous essayons de réinjecter la vie dans des zones abandonnées, délabrées ou en ruines», dit Lana Judeh. «Notre travail de restauration commence par un bâtiment central pour s’étendre à l’ensemble du quartier. L’implication des habitants pour déblayer et améliorer l’espace public refocalise l’attention sur le centre de la vieille ville d’où ils sont partis et où ils ne se rendent que pour aller à la mosquée ou à des funérailles».
Le site en question était abandonné depuis trente ans. «Se charger d’un tel projet est frustrant au départ, particulièrement pour un étranger, car le patrimoine n’est pas une priorité pour les communautés locales», explique Lana Judeh. «Deux ans plus tard, le résultat est visible : la qualité de vie a changé ; les enfants jouent dans des cours nettoyées, débarrassées des poubelles qui y étaient stockées et le bâtiment restauré va être utilisé par une association de femmes du quartier».
Selon Lana Judeh, deux options s’offrent à Riwaq : «soit nous rénovons pour l’usage public, auquel cas une association locale loue le bâtiment à son propriétaire pour une durée de quinze ans. Le propriétaire ne dépense rien et récupère son bâtiment quinze ans plus tard. Soit, tel le cas du projet Abwein, si le propriétaire veut restaurer son bâtiment pour un usage privé, nous demandons une contribution - par exemple, fournir des matériaux de construction - et la restauration se fera sous la supervision de Riwaq».
Dans d’autres cas, Riwaq fournit des matériaux au propriétaire, qui réalise, lui-même, la restauration. De manière générale, Riwaq travaille sans imposer sa volonté et ce, en partenariat avec les propriétaires.
Michel Salameh est un autre jeune architecte travaillant pour Riwaq. «Je travaille ici car c’est un endroit où je peux apporter ma contribution à ma communauté en préservant le patrimoine de la Palestine», dit-il.
Michel Salameh dirige le projet 'Adh Dhariyeh', dans le sud d’Hébron. Il a débuté par la restauration de petits bâtiments avant d’entreprendre celles d’un centre communautaire et de deux écoles. «Il s’agissait d’un fort roman ; les gens du village vivaient sous les bâtiments dans un réseau de caves. Chaque pays venu envahir la Terre Sainte a utilisé Dhariyeh comme fort protecteur contre les ennemis venant du sud», explique-t-il.
«Dhariyeh est l’un des cinquante sites historiques dont Riwaq a entrepris la rénovation et qui constitue 50% du patrimoine architectural de la Palestine», dit Salameh. «Le site compte environ 900 constructions anciennes et le projet est financé par l'Arab Fund, au Koweït».
«Les cinquante centres historiques représentent un tournant pour Riwaq qui passe d’une approche de restauration unitaire à une approche communautaire, mettant l’accent sur des tissus historiques entiers».
L’objectif de Riwaq est d’insuffler vie dans 50% du patrimoine palestinien et dans les communautés qui les entourent ainsi que de sécuriser et renforcer l’identité palestinienne et ses incarnations architecturales.
Michel Salameh explique les enjeux de la maîtrise d’ouvrage du projet : «la municipalité signe un contrat pour utiliser les bâtiments que nous rénovons, lesquels reviennent à leurs propriétaires douze ou quinze ans plus tard. Aujourd’hui, la municipalité les utilise en tant que tribunaux de la charia ou que bureaux pour avocats et pour différentes organisations qui travaillent dans la région».
Auparavant, l’endroit était quasi déserté. L’ancienne rue commerçante était vide ainsi que la maison d’un Sheikh que Riwaq a rénové en auberge. L’association estime d’ailleurs que cette auberge va apporter un nouveau souffle de vie dans le quartier. «D’une décharge publique, nous l’avons remis en état tel qu’il était jadis», dit Michel Salameh. Ces projets ont déjà créé des emplois locaux.
Dans la plupart des pays, le patrimoine est préservé pour des raisons esthétiques. En Palestine, la conservation de bâtiments et de sites historiques forme non seulement un outil de développement économique et social mais aussi une forme non violente de résistance contre l’occupation.
Renad Shqeirat, qui a suivi sa licence à Chicago et oeuvré là-bas pendant deux ans, est revenue en Palestine en 2007 afin de travailler sur la réhabilitation d’un édifice de la vieille ville de Jérusalem. Elle a rejoint Riwaq en 2008 et, en 2011, a obtenu son master à Madrid. Aujourd’hui, elle dit que son but est «d’intégrer des stratégies environnementales dans le processus de restauration», telle «l’intégration de zones vertes dotées d’usines de traitement de l’eau, ce que nous avons commencé à faire avec le projet 'Beit Ur' que je dirige».
Riwaq est en phase avec le monde moderne et a donc 'viré au vert'. Les yeux de Renad Shqeirat s’éclairent et la jeune femme s’anime en soulignant que «Riwaq a façonné ma pensée quant au patrimoine ; j’apprécie quand un édifice fait cas de son environnement et des gens de sorte que son impact sur la fabrique sociale soit plus durable, en commençant notamment par la réintroduction des valeurs et des usages contemporains».
Je rencontre aussi Sahar Qawasmi, qui a obtenu son master dans l’Ohio, aux Etats-Unis, et travaillé un temps là-bas avant de rentrer ici. «Je travaille sur tous les projets et je développe aussi un programme culturel en intégrant différents composants de réhabilitation dans une approche multidisciplinaire prenant en compte l’économie, l’emploi, la culture, l’art, la tradition, les rituels et les échanges interpersonnels», dit-elle.
Bref, son approche globale permet de réunir les différents projets de Riwaq. «Je travaille avec des villages à la recherche d’histoires, d’initiatives locales et d’espaces publics afin de collaborer avec des communautés à l’introduction d’événements culturels pour la promotion du tourisme : usique, danse, art et marchés d’artisanat».
«Nous venons de livrer un projet, Qalandiya International, avec six autres institutions, il y a quinze jours, avec des activités en Cisjordanie, à Gaza, à Jérusalem, en zone occupée et à Nazareth. Il s’agit d’un projet unique car nous avons lié entre eux villes et villages jusqu’alors fragmentés en réunissant Palestiniens et étrangers».
Sahar Qawasmi fait part de son expérience à Cincinnati - où elle travaillait avec des SDF ainsi que sur la rénovation de sites historiques - et en Californie, où elle fut impliquée dans la construction de logement social. «J’ai toujours été intéressée par une architecture qui répond aux besoins des communautés, par l’amélioration de la vie urbaine au travers de l’architecture», dit-elle. «Ici, en Palestine, je souhaite ramener des bâtiments abandonnés à la vie».
Avant son passage aux Etats-Unis, elle avait travaillé pour Riwaq en tant que membre de l’équipe chargée de répertorier tous les bâtiments historiques de Palestine ; cette expérience lui donna envie de revenir. «J’avoue que ce travail est bien plus difficile que construire un bâtiment neuf mais cela permet de ranimer histoire et traditions», dit-elle. «Voir des foyers revenir à la vie et des gens retrouver les maisons de leurs aïeux est quelque chose que je n’échangerais contre rien au monde».
Sur cette note positive, je quitte les membres de Riwaq sachant que l’avenir du patrimoine culturel palestinien est entre les mains de jeunes architectes passionnés, capables et surtout déterminés à faire la différence.
Rafique Gangat | Gulf News | Palestine
03-01-2013
Adapté par : Emmanuelle Borne

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URL www.lecourrierdelarchitecte.com/article_4213
 

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